- Mon père

Mon père

Mon père 1.

Mon père, c’était “Le petit Robert”.
Pas le dictionnaire, non. Il était colporteur.
Même si, dans notre lexique familial, le mot n’existait pas, il était un des derniers de son espèce à vanter de porte en porte cottes de travailleurs, slips en coton, tabliers de ménagère, rien que du solide et de l’utile pour payer les fournisseurs et l’école de ses enfants.

Mon père, pendant les repas, écoutait la radio, et ne supportait pas qu’on fasse conversation :
- Mais taisez-vous, nom d’un pétard !
Et si ma mère s’interposait :
- Enfin Robert, tu ne peux quand même pas empêcher les enfants de parler !
- Tais-toi Maria, j’écoute mes informations !
Si on ne sait pas se taire quand il entend De Gaulle, il tonne encore plus fort.

Pour sa fête des pères, je vide ma tirelire et lui achète “Mémoires de guerre”.
Bientôt déçu je suis, perplexe :
jamais il n’ouvrira ce livre. Ni aucun autre.
Jamais ne signera non plus mes carnets d’écolier.
Je ne pose pas de questions.

*


Minuit et demie. Mon fils vient de rentrer. Il me voit devant l’écran.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Je lis des trucs sur mes parents...
- Tu veux t’y remettre ?
- Je me demande si je ne vais pas en mettre des morceaux sur mon site.
- Ce serait bien.
- C’est quand même délicat...
- Oui mais, en même temps, ça leur permettra de vivre.

*


Mon père 2.

« Maria, tu ‘masque à gaz’. »
Pour dire à la fois tu m’agaces et tu m’étouffes, difficile de faire plus court.
Mon père avait ainsi tout un réservoir d’expressions à lui :
«  Il serait pas un petit peu comme on tape des clous ?  »... «  Arrête de parler comme un déconophone !  »…
Et avec ses clientes, parfois, sa jovialité satirique et directe fait mouche :
« Je t’aime bien madame mais j’aime mieux ton fric »

Toujours la même tournée, lundi ici, mardi là.
Un village le matin, un autre l’après-midi.
En fonction des jours de paies, de versements des allocations…
« Si tu crois que ça m’amuse de faire des sourires aux gens à longueur de journées... »
Souvent, il rentre à bout.
« Aujourd’hui j’ai presque rien fait. »

Il se plaint de ne pas trouver chez lui assez de respect.
« Je vais dans des coins, je vois des fainéants, des gens qui boivent
et, leurs enfants, c’est papa maman tout le long du bras. »

Il ne comprend pas qu’on ne coure pas lui ouvrir la porte du garage le soir quand il rentre de tournée.
Ne jamais laisser la voiture dehors « à cause de la marchandise ».
La voiture : une Juva 4 Renault, vert d’eau, puis une Estafette bleue surélevée pour pouvoir s’y tenir debout.
Chaque soir, ouvrir le garage, soulever les verrous du sol, abaisser ceux d’en haut. Tirer sur les battants lourds qui frottent par terre et vite refermer pour que personne ne voie.
C’est mon travail. Je ne suis pas grand mais je le fais bien.
Lui attend au volant.
Ma mère : « T’as bien fermé le verrou et la clé ? ».

Plutôt deux fois qu’une.


© Jean-Michel Defromont - décembre 2007 puis 20 juin 2009 pour la "Nuit Remue 3".
Photo Simon Bouisson-Dintrich, détail d’une œuvre de Valérie Dintrich