La jaunisse, les hussards et nos rêves…Gamin, j’ai eu la jaunisse.
Une bonne hépatite virale, huit semaines, avec piqûre chaque matin,
à cheval sur une de ces chaises « faite par les Anglais dans les tranchées pendant la guerre », comme disait ma mère.
La sœur en noir qui me perçait les fesses, je crois bien qu’elle était un peu moustachue.
Je me souviens surtout du plastique blanc qui lui cernait le visage.
Malade, je l’étais sans doute.
N’empêche, je me portais comme un cerisier en fleurs.
Huit ans j’avais. Et huit semaines de vacances, à passer mes journées au fond du jardin, tout seul à jouer avec des petits soldats et des autos « Norev », dans un tas de sable caillouteux laissé par des maçons qui avaient agrandi la maison.
Le bonheur.
Tunnels, routes, camps retranchés…
J’étais le dieu de ce petit monde qui n’obéissait qu’à une chose : midi et soir, quand ma mère ouvrait la fenêtre de la cuisine et criait :
- « Jean-Mi, on mange ! »
L’école m’envoyait des « devoirs ». Un fils de voisins, sans doute, je ne sais plus très bien et je m’en serais bien passé.
Plus les semaines avançaient, plus l’angoisse montait, spécialement le soir quand je devais descendre à la cave chercher le fromage dans le garde-manger. (Les réfrigérateurs existaient-ils ? il n’avait jamais été question chez nous d’en acheter un.)
Le retard dans les devoirs s’accumulait et la date du retour en classe approchait dangereusement.
J’aurais préféré des piqûres à vie plutôt que d’avoir à retourner vers une maîtresse qui déclencherait sûrement un tremblement de terre en découvrant que je n’avais rien fait…
Et puis, rien.
Comme dans les films d’Hitchcock, quand la musique monte en crescendo, et que rien ne se passe.
Pas de punitions en tout cas…
Sauf celle de quitter le fond du jardin, mes petits soldats et mes autos.
Avec cette envie définitive de retrouver cette solitude où je pourrais encore me raconter la vie. La vie.
© Texte et photo : Jean-Michel Defromont – 4 février 2008 puis 20 juin 2009 pour la "Nuit Remue 3".