Ma mère.“Tu sonneras trois coups.” [1]
Ce soir ma mère est morte.
La dernière fois, j’étais pressé de lui dire au revoir,
de partir.
Je regardais son réveil sur la tablette. Elle a dit :
« T’es déjà sur la route, comme t’es là. » C’était vrai.
T’es où maintenant ? Toi qui disais :
« Comme ça, vous serez débarrassés. » ?
Mon frère l’aura vue son dernier jour. Ma sœur aussi.
Et moi, l’absent.
J’allume la télé au hasard,
Image d’avion par dessus les nuages.
Nuit. Une heure quinze.
Ma mère est morte.
TGV avant l’aube.
Conversation de velours sous les néons trop vifs d’un Eurostar déclassé. Froissements de quotidiens cravatés.
Première sonnerie de portable.
L’ombre de mon crayon attend,
plus nette sur le carnet que les lettres que j’écris.
Écrire quoi ?
Maman est morte.
Je l’écris, ça ne me fait rien.
Je comprends Camus, dont l’« Étranger » ne comprend pas :
« Mère décédée… »
Pour moi aussi, « Cela ne veut rien dire. »
Une pluie invisible crépite et jette ses pointillés à l’horizontale
qui glissent, nerveux, sur le double vitrage avant de disparaître.
Le talus déroule un électrocardiogramme devenu fou.
Tunnel.
Et encore le roulis qui vous balance au bord d’un écœurement confortable.
Les voix moutonnent autour de moi. Le jour s’installe sans conviction.
Ce type presque vieux qui se reflète à côté de moi, c’est le fils d’une morte.
Maria sans nom. Maria sans père. Je suis ton fils.
J’arrive trop tard.
Le train s’est arrêté. La porte tarde à s’ouvrir.
Sur le quai du matin, des ombres de géants.
Courir pour correspondance.
Cœur fou jusqu’à l’asphyxie.
Courir.
A peine monté, l’autre train bouge.
Tête appuyée sur le bras, bras appuyé sur la rampe.
Je n’y vois plus rien.
Et je t’embrasse, Maria, enfin en grâce.
Ton enseigneur est avec toi.
Tu es bénie entre les femmes
et ‘Je suis’ le fruit de ton ventre, béni.
Maria sainte, mère de ‘Je suis’,
prie pour nous, pécheurs de rien,
maintenant et à l’heure du grand passage.
Bitume poisseux, peupliers serrés coiffés en brosse.
Les toits, les briques.
On ralentit.
Descendre.
Schubert.
C’est le nom de la pièce dans laquelle on l’a mise.
Froid. Plus aucune tendresse dans les traits.
Un masque terne de porcelaine grise.
Le corps est là. Pas elle.
Pourquoi encore ici son nom de ‘Jeune fille’ inscrit ?
un nom qui n’est pas le sien, mais celui de l’homme qui avait marié sa mère, et qui disait,
devant elle,
comme s’il n’avait pas vu qu’elle était là :
« J’en ai marre de nourrir les gosses des autres. » ?
Retourner une dernière fois dans la maison de retraite
pour discrètement vider la chambre,
et son fauteuil.
Ce fauteuil où je l’avais laissée et d’où,
encore une fois
elle m’avait embrassé
puis, comme toujours,
réclamé le signal avec le téléphone,
vieux code assurant qu’on est bien rentré,
qu’on n’a pas eu d’accident,
sans avoir besoin de décrocher :
« Tu sonneras trois coups. »
Je sonnerai. T’inquiète pas. Je sonnerai.
© Jean-Michel Defromont - 5 mai 2008 puis 20 juin 2009 pour la "Nuit Remue 3"
Merci à Simon Bouisson pour la photo, détail d’une œuvre de Valérie Dintrich.
[1] Ce texte a été écrit les 22 et 23 octobre 2002 alors que je venais d’apprendre la nouvelle de son décès.